La monnaie, la guerre, tirer les enseignements de l’Histoire des fièvres de l’accumulation ?

« Si j’avais une baguette magique, voilà ce que je lui demanderai pour accroître mon bien être, pour moi-même et pour mes proches, dans l’année qui vient » [1].

La réappropriation démocratique de la monnaie

Voilà la question que 70 personnes (en ateliers de 7 personnes) ont osé se poser pour faire connaissance entre elles, par un beau samedi ensoleillé sur un territoire rural en avance sur tous les autres depuis dix ans en matière de récession économique affectant gravement le pouvoir d’achat, l’emploi et l’accès au logement. D’un tel exercice d’interconnaissance, il en est sorti vingt trois rêves insolites ou idées projets, même si en milieu rural encore plus qu’ailleurs, il est de bon ton d’affirmer qu’il ne faut pas rêver ! Pour restituer ce travail d’atelier à l’ensemble , en tant qu’intervenant exterieur-catalyseur invité, je me suis permis de classer ces rêves autour d’une roue de l’échange constituée des verbes : habiter, me nourrir, me déplacer, éduquer, me cultiver, jardiner, préserver ma santé.

Vint alors l’idée de relier la mise en œuvre de ces 23 rêves insolites (avec d’autres initiatives déjà présentes) par une même monnaie de type territoriale. Une monnaie d’échange de type circulaire ou en spirale fondée non plus sur l’euro, mais sur une autre rareté : celle de la valeur temps qu’il nous reste à vivre. Comme nous sommes tous égaux devant la mort, pourquoi ne pas appeler cette monnaie, la monnaie égalité ou solidarité ?

Là comme ailleurs, les réflexions ne se firent pas attendre pour constater qu’une addition d’initiatives solidaires, toutes riches de sens et de don, prises chacune séparément, s’ignorent parfois mais en tout cas ne font pas « système » . Le projet de la journée devint alors celui de les « relier » .

La soirée fut alors consacrée à un débat sur le rôle et la fonction de reliance qu’est la monnaie que les hommes ont inventé pour faciliter l’échange en donnant une valeur virtuelle à toute chose échangée. « Ce qui ne se compte pas ne compte pas » entendons-nous bien souvent. Mais par quel curieux tour de pass pass, cet outil ou moyen de l’échange qu’est la monnaie, nous échappe et est devenu une finalité en soi ? Les selistes présents surent expliquer que cette inversion des moyens en fin avait quelque chose à voir avec la troisième fonction de la monnaie qui est sa « valeur refuge » dont est issu l’ « intérêt » qui permet à « l’argent d’enfanter de l’argent » disait Molière dans ses pièces de théâtre ! Cette troisième fonction de la monnaie fut refusée à l’intérieur des Sels ou systèmes d’échanges locaux que nous avons créé en France depuis 1994.

L’actualité récente sur l’effondrement global mondial du système financier international, socle du capitalisme universalisé, que nos Etats tentent désespérément à grand frais pour le contribuable de demain de colmater, fut l’occasion de découvrir la prophétie d’Aristote : « quand le moteur de la richesse basculera de celui de l’accroissement du bien être à celui du profit, il n’y aura plus de limite à l’accaparement du pouvoir et de la richesse ! ». Mais depuis Aristote, nombreux furent les commentateurs décrivant les effondrements cycliques successifs d’un processus d’accumulation-concentration de pouvoir et d’accaparement de richesse par le moteur du profit et de l’intérêt. Contemporain de l’économiste autrichien J.Schumpeter, John Maynard Keynes, dans sa « théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », publiée en 1936 en fut un mieux connu, en montrant en plein Front populaire (avec Léon Blum) que l’on peut très bien avoir une économie en sous emploi qui s’équilibre par une spirale récessive permanente sans rééquilibre par les prix et les taux d’intérêt ; Le plus célèbre des commentateurs de ces effondrements des échanges fut aussi Karl Marx qui affirmait que l’effondrement naturel du Capitalisme devait nécessairement conduire à l’avènement du Socialisme.

Avec le recul de l’Histoire nous savons les processus complexe de régulation de la violence collective qui se mettent en place dans le paroxysme d’un système d’accumulation ( environ tous les demi siècles ?) où la surproduction cotoît l’insolvabilité généralisée. L’effondrement des bourses en est le signe annonciateur et les tentatives de restauration de la confiance par plus de solidarité se laissent toujours dépasser par des mécanismes plus puissants : ceux de la peur réciproque, de la recherche de victimes émissaires (engendrant l’hyper contrôle et l’hyper sécuritaire), relayés quelques années plus tard par les destructions des surplus par la violence et la guerre. Alors peut resurgir après le chaos de nouvelles forces productives d’accumulation. Traduit en langage populaire de café du commerce « une bonne guerre et cela repart ! » . Cela repart quoi ? La croissance pour la croissance, régulatrice au nom de l’emploi de la violence collective ? Apres les chaos de 1848, 1910, 1929, devront nous rajouter 2009 dans les livres d’histoire de ces paroxysmes du Capitalisme économique puis financier ? Enseignerons-nous toujours dans nos universités la thèse du théoricien français du libéralisme jean baptiste Say (après Adam Smith l’écossais) que « toute offre (de quelque nature qu’elle soit qui peut être la guerre) crée sa propre demande (loi des débouchés), ce qui permet d’exclure tout risque de surproduction générale » ! La Grande Amérique de 1929 avec « ses 40 millions de mal logés, de mal vêtus, de mal nourris » selon l’expression du président Roosevelt, inventera t-elle une autre solution avec B. Obama que de rentrer dans la fièvre de la guerre en créant comme en 1940 : 7 millions d’emplois et 3 millions de soldats comme elle l’a fait pour retrouver sa prospérité ? Que dire de la deuxième puissance qu’est devenu si rapidement la Chine avec ses nouveaux 20 millions de chômeurs attirés par le mirage économique des villes qui vont devoir retourner dans les campagnes ? Ne retombons pas une fois de plus dans les pièges du passé et transformons radicalement la maniere dont nous produisons et répartissons la richesse.

Sortir de la crise pour recommencer ou pour un saut qualitatif ?

Mon hypothèse est que si l’Histoire revient toujours sur ses pas, nous vivons en 2009 une grande nouveauté par rapport aux effondrements cycliques des systèmes financiers censés tirer par la virtualité qu’est devenu l’argent la croissance économique. C’est la présence d’une crise écologique sans précédent dans notre histoire humaine, maintenant à 6 milliards d’humains, qui inverse l’ordre des raretés ! Une crise à trois dimensions : énergétique (un pic oil dernière nous), climatique (ne pas dépasser 2° C pour éviter l’emballement nous disent les 165 chercheurs du GIEC avec le permafrost et la régulation des océans), et une chute de la biodiversité). L’équation de l’accumulation des richesses s’en trouve inversée : rareté des ressources renouvelables, de la terre arable et de l’eau potable, mais abondance des savoirs et compétences, de la main d’œuvre inemployée.


Les notes
  1. merci à François Plassard de nous avoir autorisé à publier son texte []