Rapport moral de l’AG d’arrêt de la circulation de la Mesure

Rapport moral de l’AG d’arrêt de la circulation de la Mesure

Le hiatus entre « faire nombre » et « faire sens »

A partir des difficultés rencontrées par le projet de la Mesure, nous faisons l’hypothèse que ce qui a été vécu ici a toutes les chances, bien sûr avec des nuances, de se retrouver . En fait, nous n’avons jamais réussi à nous sortir du défi que pose une monnaie locale, certes citoyenne, d’être « complémentaire ». Autrement dit, il est extrêmement difficile de se sortir de la comparaison avec l’Euro.

Car de deux choses l’une. Soit une monnaie locale est « complémentaire » de l’Euro et par conséquent elle s’y adosse : ce qui a l’avantage immédiat de fournir aux MLCC à la fois de la confiance hiérarchique (les unités monétaires sont « garanties » par des euros) et de la confiance méthodique (1 unité de MLCC = 1 euro, ce qui facilite grandement les comptes) ; sans oublier que les « chartes » qui portent très souvent les projets de MLCC complètent ces deux confiances par une confiance éthique (fournie précisément par les « valeurs » déclinées dans la charte). Mais cet avantage est contrebalancé par le cordon ombilical avec l’euro, ce qui est la preuve évidente pour beaucoup que les MLCC restent encore du « fric ».

Soit la monnaie locale est d’emblée « alternative », sans conversion possible avec l’Euro : et là ce qu’elle gagne en liberté, elle le perd aussitôt par le manque de confiance, ce qui revient en fait à d’emblée restreindre le circuit d’une telle monnaie alternative dans un cercle extrêmement restreint des « purs », renforçant ainsi le danger du « quant à soi » et d’une monnaie comme système d’enfermement local (SEL ?).

Tel est le hiatus que tout prosélyte des MLCC ne tarde jamais à rencontrer lors des discussions pour présenter le projet : « Mais alors, quelle est la différence avec l’Euro ? ».

Il faut reconnaître que dans un premier temps, l’enthousiasme des débuts ne permet pas t’entendre vraiment cette question : très vite à Romans, la préparation du projet s’est faite dans l’excitation des pionniers. Le premier cercle des utilisateurs s’est immédiatement formé, d’autant que pour la plupart nous étions des « multicartes associatifs ». Encore plus facilement nous avons constitué un réseau d’une soixantaine de prestataires, pour un bassin de vie de 35 000 habitants.

Sauf que, sauf qu’au bout de la première année de circulation, nous n’avons pas pu ne pas remarquer que le bât blessait du côté de l’élargissement du circuit par les utilisateurs. Pour ceux qui s’étaient mis en attente, ils persistaient dans leur attitude spectatrice, en la justifiant soit par le manque de radicalité des MLCC, soit par leur manque de visibilité : et c’est ainsi que nous nous sommes très vite retrouvés écartelés entre le « faire sens » et le « faire nombre ». Pour ceux qui avaient tenté l’aventure, l’élan était toujours là sans pour autant consolider l’usage par les (bonnes) habitudes. Très concrètement, n’avait pas été pris le bon pli de systématiquement disposer de mesures, c’est-à-dire d’adopter la démarche volontariste d’être l’acteur actif de la mise en circulation de plus en plus de mesures. Certes, par le bouche à oreille, de nouveaux utilisateurs arrivaient mais il n’y avait pas de processus vraiment cumulatif : la « complication » du fonctionnement servait facilement d’excuse pour ne pas rentrer dans le circuit, ou en sortir.

Conscients de tout cela, nous nous sommes demandé comment réagir ? Nombreuses ont été les explorations ; à chaque fois, elles ont provoqué leur vaguelette et leur sursaut. Nous avons « suspendu » la fonte ; nous avons proposé des « abonnements » (sur le modèle du fonctionnement d’une Amap) ; nous avons fait de la « com’ », organisé des « événements », en partenariat ou non ; nous avons exploré l’utilisation du fonds de réserve ; nous avons fait des « avances » en mesures (non garanties), nous avons suscité une Accorderie, un CIGALES. Nous avons aussi été particulièrement actifs au sein du réseau des MLC : car c’est toujours un bon argument de montrer que l’on ne se lance pas seul dans l’aventure.

Au fur et à mesure de cette vie normale d’un projet alternatif, nous ne nous sommes jamais contentés de « faire » sans « réfléchir ». Ce qui nous permet aujourd’hui de voir les choses avec un peu de recul et de proposer, après les constats, quelques analyses : pourquoi ne pas en faire un « livre », d’autant que nous avons le financement ?

La première est l’aveu d’un échec assumé. En effet, cette difficulté à élargir réellement le cercle des utilisateurs n’est pas propre à notre projet romanais. Nous avons lu ailleurs : « Cela ne prend pas » ; « Pour une ville de cette taille, c’est peu ». Nous sommes également capables de calculer, à partir des chiffres affichés par certains, combien cela fait effectivement d’unités de MLCC par utilisateur et par mois. Passée la période de déni, tous les projets affrontent la même difficulté et c’est là qu’il y a un véritable embranchement, un « carrefour » possible pour tenter de la surmonter : la voie politique ou la voie technique.

A Romans, nous avions plutôt choisi la voie politique, celle de l’affirmation des valeurs, des enjeux et des perspectives : nous reconnaissons que nous n’avons guère été suivis sur cette voie de la « radicalité ».

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