FAQ

Questions pratiques

La reconversion

Se pose la question du « retour » de la MLC vers l’Euro.

  • Si la reconversion est permise à tous les adhérents, sans « pénalité » de reconversion, on voit bien qu’on peut se demander alors quelle peut être l’autonomie réelle d’une MLC par rapport à l’Euro ?
  • Il y a là une source de tension car dans l’esprit « alternatif » de la monnaie, la reconversion « ce n’est pas du jeu ».
  • Raisonnement par l’absurde : quel serait l’intérêt d’une MLC qui autoriserait sans aucune contrainte la reconversion ? Elle n’aurait qu’un « effet de label » ; certes intéressant mais quel intérêt pour cela de passer par la forme « coupon » : ne suffirait-il pas de créer une certification « alternative » ?
  • Dans ce cas, pourquoi s’embêter à créer un « monopoly » au lieu de se contenter de publier régulièrement un annuaire des prestataires (commerçants, associations, producteurs, professions libérales…) ?

Voilà donc un premier embranchement au sein de la famille des MLC : certaines MLC réservent la reconversion aux seuls prestataires et d’autres l’ouvrent aussi aux utilisateurs. Mais toutes font « payer » cette reconversion ; la justification peut être « économique » (abonder un fonds de soutien ou participer au financement de l’association) ou « symbolique » (ce n’est « pas du jeu » de revenir au circuit incontrôlable de l’Euro).

La fonte

Une MLC s’appuie sur un « effet de label » (nécessaire mais insuffisant). L’affichette de la MLC joue le rôle d’un signe de reconnaissance pour le prestataire à destination des utilisateurs. Ce label affiche : ici, on peut ne pas payer en Euro. Mais que reproche-t-on à l’Euro en particulier et à l’argent en général ?

L’Euro est une all purpose money – un argent tous usages –, une monnaie unique européenne qui cumule toutes les fonctions de la monnaie : moyen de paiement et d’échange, réserve de valeur, unité de compte. Avec l’Euro, l’argent circule partout, n’importe qui peut acheter/vendre n’importe quel produit. Toujours plus d’échanges économiques, l’échange pour l’échange, la circulation pour la circulation : tel est le but de l’argent. Laquelle de ses fonctions peut disparaître pour permettre à une MLC d’afficher qu’elle n’est pas que de l’argent ? La « fonte » vise à échapper à la possibilité de la thésaurisation.

  Mais il y a dans la « fonte » un fort potentiel de confusion et de tension : d’abord, elle n’est pas une perte de valeur puisqu’elle ne fournit qu’une date au-delà de laquelle le coupon doit être revalidé par le paiement d’une vignette.

  Ensuite, elle vise peut-être deux objectifs contradictoires : un objectif mercantile (accélération de la circulation) et un objectif symbolique (refus de la thésaurisation, ce qui n'est pas la même chose que le refus de la spéculation : on peut être radin sans être un spéculateur).

  C’est là qu’un projet de MLC doit être au clair et se demander ce qu’il veut. Accélérer la circulation pour favoriser des « échanges » qui détricotent le lien social (ça, c'est de l'argent et ceux qui en parlent le mieux, ce sont les économistes). Ou bien : freiner l'accumulation pour favoriser des « partages » qui retissent du lien social (ça, c'est de la monnaie et ceux qui en parlent le mieux sont des anthropologues) : justification claire par le fait qu'il n'y a aucune raison que la monnaie ne puisse pas s'user si l'on ne s'en sert pas (plus aucun risque de confusion avec une « perte de valeur » ou avec une « inflation »).

 


[1] Que l’échange soit nécessaire ne signifie pas qu’il soit suffisant ; qu’il soit un moyen ne devrait pas impliquer qu’il devienne une fin en soi.


Questions politiques

La place de l'économie dans un projet de MLCC

Peut-on reprocher aux projets de MLC d'être victimes de " trop d'illusions, une méconnaissance "citoyenne" grave de ce qu'est l'économie et comment fonctionne une entreprise, avec TOUTES ses réalités, beaucoup trop de jugements utopiques et dogmatiques, de la part de personnes qui ne sont pas dans l'économie, souvent en marge de celle ci " ?

Chacun a pu s'apercevoir que la ruse de toute illusion et de sa dénonciation, c'est qu'elle peut toujours être renversée : celui chez qui on dénonce une illusion peut très facilement retourner la dénonciation : "non, ce n'est pas moi qui suis dans l'illusion mais au contraire, c'est toi qui croit être dans la vérité et qui est dans l'illusion". Cela risque de tourner au... dialogue de sourds ; sauf si l'on assume politiquement des choix et des engagements (cela s'appelle "choisir son camp").

C'est pourquoi quand on lit ce genre de critique, il faut commencer par retourner la critique et voir si elle n'aurait pas plus de sens, ainsi renversée :

  • N'est-ce pas l'économie (actuelle) qui semble aujourd'hui méconnaître gravement ce qu'est le "citoyen" ?
  • Ceux "qui sont dans l'économie" ne sont-ils pas précisément les plus ardents défenseurs d'une vision (idéologique) de la société réduite à l'économie : nous ne serions plus dans une société avec économie de marché mais directement dans une "société de marché".
  • Y a-t-il vraiment des personnes qui seraient "en marge de" l'économie ? Ce serait plutôt le contraire : il suffit de constater qu'aujourd'hui l'économie colonise tous les aspects de la vie la plus quotidienne en les marchandisant.

Voilà donc a contrario des horizons possibles de rêve :

  • Une économie citoyenne plutôt qu'une économie du citoyen (le mot "économie" ici peut évidemment être pris dans ses 2 sens → en effet, l'économie aujourd'hui au lieu d'être une économie citoyenne croit pouvoir "faire l'économie du" citoyen).
  • Il faut remettre l'économie à sa place : elle est indispensable certes car il s'agit bien de produire pour satisfaire nos besoins ; mais osons aussi rediscuter de nos véritables besoins !
  • Les MLC, parce qu'elles sont dans les "marges" de l'économie dominante actuelle, peuvent être une voie d'espérance, d'eSpérimentation : à condition, évidemment, quand elles se mettent à rencontrer des difficultés de ne pas se précipiter vers les solutions toutes faites et déjà à l'oeuvre dans le monde qu'elles prétendent critiquer : car à singer ainsi l'argent, elles ne seront que des... monnaies de singe.
Nous devons savoir pourquoi nous ne voulons pas de l’argent

« Sans argent, tu es un rien »

« Il faut dire que dans les pays du Papalagui (blanc) il est impossible de rester sans argent ne serait-ce qu’une fois du lever jusqu’au coucher du soleil si tu n’as absolument pas d’argent tu ne peux ni assouvir ta faim ni étancher ta soif tu ne trouveras pas de natte pour la nuit… Sans argent tu es en Europe un homme sans tête sans membre un rien ».

Touiavii, chef aux îles Samoa (Polynésie) [1].

Payer, ce n’est pas toujours échanger

Dans un livre passionnant consacré aux origines de la monnaie [2], l’anthropologue Alain Testart explique clairement comment l’argent, intermédiaire technique de l’échange, devient un objet de désir pour tous. Et comment, du coup, c’est l’objet acheté par l’argent qui est préféré. Aristote nommait cela la « chrématistique » ; aujourd’hui, c’est le « capitalisme », dans lequel l’argent est, de tous les biens proposés à l’échange, le préféré.

En effet : il ne suffit pas de dire qu’avec l’argent d’un bien A vendu, je vais pouvoir acheter un bien B. Il faut comprendre que je ne vais avoir l’idée ou le désir de vendre un bien A (pourquoi vendre ?) que parce que je sais que l’argent que j’en tirerai sera accepté par le vendeur d’un bien B que je veux acquérir. La « non-coïncidence des désirs » suffit à écarter la solution d’un échange direct sous forme de troc.

Pourquoi critiquer l’argent par sa banalisation ?

L’économiste Jean-Michel Servet a fourni récemment une critique pertinente du nouveau capitalisme en reliant le sommet de la financiarisation généralisée, sommet qui est  constitué par l’expansion irrépressible de la spéculation –  quand un second étage est celui de l’intermédiation des paiements et des transferts (en particulier le mobile banking) – à « la base de la financiarisation [qui] est une expansion considérable de la monétarisation, du fait d’une banalisation de l’argent et d’une marchandisation à travers toute la planète des conditions mêmes de reproduction des ménages et des micro-entreprises » [3].

Une telle « banalisation de l’argent » oublie que la monnaie est d’abord un « lien » [4] qui nous réunit les uns et les autres au sein d’un milieu de vie. Il va s’agir alors précisément de ne pas rompre ce lien : Dette= devoir=obligation=ligature=lien (c’est pourquoi la tradition voulait qu’en offrant un couteau, on y ajoute une pièce de monnaie, « pour ne pas couper le lien »).

Ce qui fournit une raison fondamentale pour préférer les monnaies du lien à l’argent liquide qui circule : nous devons préférer des sociétés avec dettes que des sociétés sans dettes. Une société dont les membres peuvent se libérer de leurs dettes par le paiement ne prend-elle pas le contrat pour modèle de lien social : comme si une société était d’abord un « tas d’individus » qui se relient entre eux en passant des contrats et en échangeant sur des marchés des surplus qu’ils auraient spontanément produits (parce que le « toujours plus » serait un « invariant culturel » !) ?

Depuis les travaux de Karl Polanyi, nous savons que le capitalisme passe par la marchandisation de la monnaie sous la forme de l’argent : qu’avant d’être un mobile pour le gain, la monnaie est une traite tirée sur la société afin de rendre à chacun ce qu’il lui offre. Jean-Michel Servet a explicitement montré l’unité structurelle – au global comme au local – d’une finance généralisée qui s’appuie sur la banalisation de l’argent : et c’est ainsi que l’on en vient à oublier une économie de la subsistance au seul profit d’une économie du gain.

Si, en suivant John Holloway dans Crack capitalism, nous refusons de fabriquer le capitalisme, alors nous devons refuser de répéter la banalisation de l’argent, en particulier en la renforçant par nos MLC. Autrement dit, si les MLC doivent avoir une vertu résiliente, ce ne doit pas être pour sauver l’Euro mais pour conserver et protéger nos vies de proximité. De ce point de vue, un projet de MLC peut être une « brèche ».

[1] Cité en exergue de l’Epilogue de Jean-Michel Servet, Nomismata, PU de Lyon, 1984, page 169.

[2] Aux origines de la monnaie, sous la direction d’Alain Testart. Editions errance (2001).

[3] Jean-Michel Servet, Le grand renversement, Desclée de Brouwer, Paris, 2010, page 79.

[4] Jean-Michel Servet, Les monnaies du lien, PU de Lyon, Lyon, 2012.

Pour une réelle complémentarité des MLC : recloisonner les monnaies

Mais en quoi des MLC qui seraient véritablement de la « monnaie » (et non pas de la « monnaie de singe » qui se complairait à « singer » l’argent), qui seraient véritablement « locales » (au sens où c’est la proximité qu’il s’agirait de conserver et de protéger dans une « économie substantive de proximité ») seraient-elles vraiment « complémentaires » ? Parce qu’elles pourraient s’articuler à d’autres expérimentations monétaires :

  • Nous pensons d’abord aux projets d’Accorderie. En étant des monnaies-temps, ces projets peuvent résoudre le problème de ceux qui n’ont pas d’euros à apporter dans l’échange monétaire. Mais ils peuvent « partager » leurs savoirs et leurs services.
  • D’autant que les Accorderies peuvent être la voie pour rémunérer le bénévolat, pas seulement au sein de l’Accorderie, mais aussi au sein de toutes les associations qui seraient liées par un accord de mutualisation au sein d’un même bassin de vie (c’est ainsi que pourrait être fédéré l’existant dans une visée de transition).
  • Les Cigales (Clubs d'investisseurs locaux au service du développement d'entreprises solidaires) pourraient aussi être associées à des MLC.
  • Bruno Théret a osé proposer que nous puissions « payer » nos impôts en « monnaie-temps fiscale » [1], en envisageant une « hybridation spécifique du modèle des banques du temps avec celui des monnaies locales complémentaires ».
  • Pourquoi ne pas envisager aussi le versement d’une partie d’un revenu inconditionnel (RI) en MLC [2] ? Pour éviter les « dommages » que pointe Baptiste Mylondo si l’ensemble du revenu inconditionnel était versé en gratuités – fléchage, flicage et gaspillage – on pourrait très bien imaginer que seuls les biens non-rivaux seraient « gratuits » mais que les deux autres parts d’un RI seraient versés partie en MLC (on pourrait ainsi avoir fléchage sans flicage ni gaspillage), partie en monnaie commune fondante.

 


[1] Bruno Théret, Réduction du temps de travail, démocratie participative et monnaie-temps, http://www.veblen-institute.org/IMG/pdf/monnaies_temps_bruno_theret_fr_.pdf, Institut Veblen, décembre 2012.

[2] Michel Lepesant, « Considérer ensemble RI et monnaie locale », Mouvements, n° 73, Printemps 2013.


Discussions critiques

L'engouement pour les MLC : et demain ?

2016 aura été l'année du foisonnement des MLC en France : osons quelques interrogations.

Cette nouvelle vague de MLC va-t-elle, en faisant nombre, pouvoir échapper au constat (mais il faut 1 an ou 2 de circulation de la MLC pour commencer à le déceler) qu'il est bien difficile de vraiment trouver des utilisateurs (ce n'est pas très difficile de trouver des prestataires). Pourquoi ? En caricaturant : soit l'utilisateur n'a pas vu l'intérêt éthique/politique d'une MLC et au bout d'1 ou 2 ans, il se lasse des contraintes d'utilisation d'une MLC (en ne l'utilisant plus du tout, ou bien en réduisant le volume à un simple témoignage) ; soit il a vu cet intérêt et si ces réticences contre le "fric" ne l'en ont pas empêché de tester la MLC alors au bout d'1 ou 2 ans, la faiblesse des quantités échangées l'amènent à la déception et à la perte de motivation pour vraiment continuer l'expérimentation monétaire.

Devant ce hiatus, les porteurs de projets essaient alors d'augmenter la facilitation de l'usage de la MLC : c'est la voie technique du paiement par carte ou par téléphone. Sauf qu'à jouer à ce jeu-là, une MLC ressemble de plus en plus dans les faits  à l'euro et perd de plus en plus son intérêt. La voie technique ne fait que repousser (voire masque complètement) la prise de conscience du constat.

Toutes ces difficultés proviennent, selon nous, d'une cause principale : le bassin de vie concerné a-t-il vraiment besoin d'une MLC ? Y a-t-il vraiment un besoin socio-politico-économique d'une MLC ou bien ne s'agit-il que d'une sorte de "mode" dans sa variante "alternative pseudo-critique de la société" ? Depuis le film "Demain", c'est près de 35 projets de MLC qui sont nés en France, soit presque autant que depuis 2010 .

Nous aurions plutôt envie de faire l'hypothèse que ce "besoin" devrait être celui d'un instrument (politique) pour relier entre elles des initiatives locales alternatives. Mais comme trop souvent sur nos territoires, ces mêmes initiatives sont plus dans une ambiance de militance-agenda (ce sont toujours les mêmes que l'on voit dans les diverses associations) voire de pré-carré oligarchique (chaque initiative est plutôt réticente à intégrer le "sens" de leur initiative au sein d'une compréhension plus large, donc plus politique, donc plus radicale), ce "besoin" d'être ensemble est en général d'emblée sapé  (ce qui est très souvent interprété à tort ou à raison, donc vécu en réalité, comme des querelles de personnes ou des enjeux de "pouvoir").

Pourquoi faire en MLC ce que je peux déjà faire en €uro ?

C’est la principale objection qui est adressée aux MLC en général. Et c’est faute d’y répondre en toute clarté que beaucoup de projets de MLC patinent et tentent alors de sauver leur monnaie en abandonnant toute différence avec l’€uro (en ressemblant à une carte de fidélité, en facilitant l’acte d’achat par des moyens électroniques de paiement).

Mais plus une MLC ressemblera à l’Euro et moins il y aura de raisons d’acheter en MLC plutôt qu’en €uro.

Voici pourtant ce qu’il est possible de répondre clairement :

→ Au moment même de l’achat, il n’y a effectivement pas de différence. Payer par des billets en € ou par des coupons en MLC, c’est la même chose. L’avantage, c’est la facilité d’utilisation d’une MLC. L’inconvénient c’est de ne pas distinguer entre € et MLC.

Voyons les choses autrement : quel est l’intérêt de « manger bio » ou de « consommer local » ? Le goût de l’aliment suffit-il toujours pour faire la différence ? Non. Et on doit pouvoir dire que la mastication d’un aliment bio ne doit pas avoir beaucoup de différences avec celle d’un aliment non-bio.

Mais pour le « bio » ou le « local », tout le monde sera capable de répondre que 1/ la culture d’un aliment « bio » n’est pas la même (argument « en amont ») 2/ la qualité en termes de santé est indiscutable (argument « en aval »). D’où vient l’aliment et où va-t-il ?

Et bien , pourquoi n’en serait-il pas de même pour une MLC ? Les différences avec l’Euro ne se situent pas dans l’acte même d’achat mais avant et après, en amont et en aval :

  1. 1ère différence (en aval) : l’utilisateur des €, sait-il ce que deviennent ses billets ensuite ? Non : ils peuvent voyager, servir à n’importe quelle transaction, n’importe quelle spéculation. Alors qu’avec des MLC, les coupons restent dans le circuit local.
  2. 2ème différence (en amont) : et sait-on d’où viennent les € ? Alors qu’avec des MLC, l’utilisateur 1/ connaît cette provenance et 2/ rien n’interdit qu’il destine les € déposés à l’association à un usage de finances solidaires.

Questions théoriques

Pouvoir distinguer entre la monnaie et l'argent

Il ne s'agit pas d'opposer "argent" et "monnaie" (et de croire que quand il y a "argent", il n'y a pas "monnaie") ; il faut les distinguer : plus précisément : "argent" est une sorte/espèce/variante de "monnaie". "Argent" est la forme "marchandisée" de "Monnaie".

→ Qu'est-ce que l'argent ?

Thèse : l'argent est la marchandisation de la monnaie.

Quand Karl Polanyi (qui n'était pas économiste mais historien de l'économie, ce qui est bien différent !) étudie historiquement la naissance du productivisme (ce qui est bien différent du capitalisme, déjà historiquement), il s'aperçoit que quand on veut "produire pour produire" alors il faut marchandiser ce qui ne devrait pas l'être → à savoir il faut marchandiser les facteurs de production, c'est-à-dire (selon lui) la terre (la nature), l'activité (ce qui ressemble assez à ce que Marx appelait le "travail concret") et... la monnaie.

Autrement dit, la marchandisation dont a besoin le productivisme (car pour "produire pour produire", il faut que tous les facteurs de production soient immédiatement toujours mis à disposition) est une triple marchandisation :

  • la marchandisation de la terre (la nature), c'est la propriété → autrement dit, la propriété c'est l'appropriation de la terre
  • la marchandisation de l'activité, c'est le travail (en particulier quand il est salarié) → autrement dit, le travail c'est la travaillisation de l'activité
  • la marchandisation de la monnaie, c'est l'argent → autrement dit, l'argent c'est l'argentisation de la monnaie

Dans les 3 cas, le goût du gain se concrétise : la rente (pour la propriété), le salaire (pour le travail) et l'intérêt (pour l'argent).

Enjeux politiques :

  • On peut être contre l'argent et être d'accord pour l'abolir parce qu'il est une marchandisation : mais comment dans une société vivre ensemble sans symboles pour matérialiser les dettes de vie (aujourd'hui, dettes sociales) ?
  • On peut être contre le travail et être d'accord pour l'abolir parce qu'il est une marchandisation : mais comment dans une société pourrait-on vivre ensemble sans activité socialement utiles ?
  • On peut être contre la propriété et être d'accord pour l'abolir parce qu'il est une marchandisation : mais comment dans une société pourrait-on exister sans rapport à la nature, à la terre ?

Bref : abolir l'argent, le travail et la propriété → oui (à discuter)
Mais n'abolir ni la monnaie, ni l'activité, ni la nature.

Pourquoi ce serait préférable de ne pas confondre "partager" et "échanger"

1- L'échange se fait entre propriétaires, à partir d'une règle d'équivalence plus ou moins formalisée (dans le "marchandage", cette règle est à chaque fois reconstruite par la discussion ; sur un "marché", cette règle repose sur une triple confiance, méthodique, institutionnelle et éthique). Quand l'échange est marchand, c'est l'argent qui sert d'équivalent généralisé pour fixer un prix (une valeur d'échange) à n'importe quel objet.

→ L'argent est l'outil qui facilite les échanges. Apte à servir de moyen de paiement, la monnaie est apte à servir de moyen d’échange : http://decroissances.blog.lemonde.fr/2010/04/06/la-monnaie-moyen-dechangemoyen-de-paiement/.

→ Non pas seulement parce qu’il facilite l’échange mais parce qu’il en est la cause. L'argent favorise l’échange.

  • Il ne suffit pas de dire qu’avec l’argent d’un bien A vendu, je vais pouvoir acheter un bien B. Il faut comprendre que je ne vais avoir l’idée ou le désir de vendre un bien A (pourquoi vendre ?) que parce que je sais que l'argent que j’en tirerai sera acceptée par le vendeur d’un bien B que je veux acquérir. La « non-coïncidence des désirs » suffit à écarter la solution d’un échange direct sous forme de troc.
  • L'argent, intermédiaire technique de l’échange, devient objet de désir pour tous, « objet de désir général », il devient objet de l’échange, et c’est en tant que tel que l'argent est préféré. Aristote nomma cela la « chrématistique » ; aujourd’hui, c’est le « capitalisme » : l'argent est de tous les biens proposés à l’échange, le préféré.

2- Dans un premier temps, on peut penser que le partage se fait entre celui qui possède (un propriétaire privé) et celui qui n'a pas ou qui n'a rien.

Dans un second temps, il faut arriver à admettre que celui qui partage ne fait que rendre à celui qui reçoit ce qui en fait provient d'une propriété commune.

3- C'est ce second temps qui explique pourquoi il serait préférable de cesser de confondre entre "partager" et "échanger" : car l'échange se fait entre propriétaires privés alors que le partage se fait sur fond de "commun" (il n'est même pas sûr que ce soit une "propriété" commune). Une économie du partage pourrait donc être une économie de rupture avec le dogme moderne de la propriété privée.

Une telle économie reposerait ainsi sur une démarchandisation, sur une déprivatisation, sur une désappropriation de la terre, de la nature. La monnaie - quand elle n'est pas réduite à sa forme marchandisée de l'argent - pourrait alors parfaitement être le moyen (monétaire et non pas monétisé) d'une telle démarchandisation.

Plus question dans ce cas de continuer à confondre entre l'argent, outil de facilitation des échanges monétisés, et la monnaie, instrument des partages monétaires.